Hommage à Jean Le Merdy
jlmerdydefMercredi 25 février 2015



Mon cher Jean,

Je ne peux pas être physiquement présent ici car, au même moment, je suis reçu à l’Elysée.

Mais peut-être y entres tu toi aussi ?

Le mien c’est l’Elysée du Président de la République.

Le tien pourrait être ce lieu mythologique que l’on dit être séjour des héros et des hommes vertueux après leur mort. C’est sûr que tu mériterais d’y être reçu… d’autant que parait-il, il y a des champs, les fameux Champs Elysées…et tu en as peint avec talent des champs, pas l’avenue de ce nom, mais des champs fruits du labeur des travailleurs de la terre.

C’est cela que tu aimais : la vérité des choses, des lieux et des gens.

Je me souviens quand, avec ton humour froid et tes yeux rieurs, tu racontais comment un fermier, averti que tu voulais peindre son champ, l’avait fauché avant, pour disait-il, « que ce soit plus propre ! ». C’était mal te connaître.

Ton art, que nous aimons tant est de magnifier le simple et de simplifier le magnifique.

Ton œuvre tout entière est dans la réhabilitation de l’humble, du petit, du simple, du sans-grade !...mais aussi dans le fait de nous faire percevoir toute la poésie, la magnificence de notre environnement quotidien.

Personne n’a su comme toi promouvoir de modestes outils de travail, sublimer d’anonymes rochers ou terroirs, faire ressortir la beauté d’un pain, d’une hélice ou de lampes à pétrole.

Tu as rendu visible l’invisible…ce à quoi l’on ne fait plus attention et qui, soudain, devient évidence.

Tu as rendu pérenne l’éphémère…on ne sent plus ce temps qui passe, comme cela est inscrit sur notre beffroi de la ville-close, car, avec toi, il se matérialise et prend une dimension temporelle forte !

« C’était plus beau avant ! » disais-tu souvent en ayant conscience de la fragilité du moment !

Bien sûr nous sommes toujours comme toi, et plus encore en ce jour de deuil, les témoins nostalgiques du temps qui passe, mais toi tu avais le talent d’inscrire dans ton Art cette inéluctable évolution !

Machines obsolètes, lieux changés, modifiés par la redoutable urbanisation, objets hétéroclites amassés, oubliés, touchés par la rouille ou les affres du temps… tout cela a repris une âme, une beauté, une authenticité avec toi !
Tu as toujours éprouvé un attachement fort pour ta terre natale, pour ce cap avancé de la Bretagne, fier de sa ruralité mais tourné vers le grand large, et dont tant les paysages sublimes que la profonde beauté dispensent, même à ceux qui leur sont étrangers, des impressions inoubliables.

Tu étais de ce pays, tu l’adorais et tu es même prophète en ton pays, tant, tous, nous t’aimons et t’admirons…toi Jean tu as su en faire le portrait fidèle et bienveillant…et tu l’as fait tout au long de ton œuvre, par petites touches, de façon impressionniste sauf que ton impressionnisme relève de la suite et juxtaposition de tes tableaux et non de l’apposition des coups de pinceaux sur un seul tableau !

J’adorais comme tu expliquais pourquoi tu as toujours refusé de t’exiler : « les autres sont tous venus chercher l’inspiration ici, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas me contenter de la Bretagne ».

Et avec tes yeux malins pochés de rêves
Avec ta moustache un peu à la Brassens, comme par hasard un iconoclaste libertaire !
Avec tes cheveux fous…ou plutôt nature !
Tu ajoutais de ta douce voix : « sans le pays, je n’aurai rien fait » !

Et nous étions fiers de toi quand tu exposais à Paris, au Palais de Chaillot ou ailleurs, notre fibre concarnoise nous incitait à dire « Ma tiche ! », notre Jean va leur montrer tout son talent et nous on « avait du goût »…ou du plaisir comme ils disent là-bas !

Mais on savait que tu revenais toujours chez nous, pas grisé par les lumières de la capitale et l’émerveillement à ton égard, mais mû par cet élastique invisible du cœur et adoptant cette pensée de Xavier Grall  « …allez dire à la ville que je ne reviendrais pas, dans mes racines je demeure » !

Et c’est cette liberté qui a toujours été ta richesse.
Faut dire que tu avais été marqué dans ta jeunesse par ces artistes que tu voyais peindre des « biches aux abois » à la chaine et dont tu disais : «on ne sait pas qui pleurait le plus, le peintre ou l’animal !»

Tu t’es donc donné les moyens de ta liberté.

Libre d’aller peindre au grand vent.
Libre de choisir le thème qui te plait.
Libre de ne pas avoir de « bagou »
Libre de ne pas aimer les mondanités
Libre de vendre ou pas
Libre de ne pas pouvoir être classé dans une école, une philosophie, une côterie
Libre de n’utiliser aucune facilité flatteuse de style
Libre d’être modeste, de ne parler que par ta peinture et comme le disait avec justesse Charles Le Quintrec :

« Jean Le Merdy est un homme trop grand dans son art pour perdre son temps à essayer de se grandir dans la vie de tous les jours. »


Et oui Jean, toute ta vie tu as manié un appareil sophistiqué composé de 3 éléments : l’œil, la main et entre les deux le cœur !

Le tien a cessé de battre mais tu restes dans les nôtres et ton œuvre, elle, sera immortelle car tu as eu le regard, les qualités et le génie d’un « passeur de mémoire ».


Tu étais d’hier, tu l’es encore d’aujourd’hui et de demain car tu es déjà de toujours.

Bien sûr je suis un inconditionnel, mais nous sommes nombreux à l’être.

J’aime, comme vous, sa peinture, son style affirmé et bien à lui, ce trait incisif et nerveux qu’il applique pour faire vibrer les couleurs.
Mais j’aimais aussi l’homme, sa simplicité de contact, sa discrétion, sa modestie, son talent, sa liberté, son accent concarnois aussi !


Adieu l’artiste et merci !


En notre nom à tous
J’exprime à Maryvonne, épouse mêlée activement à ses projets et combats
à ses enfants, à toute la famille et proches
notre témoignage d’affection et nos condoléances émues.





Gilbert LE BRIS




 
Interview dans la revue Marine & Océan - 1er trim 2015
Vendredi, 20 Février 2015 16:44

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